Culture à l’Hopital

Centre Hôspitalier François Tosquelles à St Alban sur Limagnole


Depuis 7 ans, le Théâtre de la Remise intervient à l’Hôpital Psychiatrique de St Alban sur Limagnole en Lozère,
dans le cadre de « Culture à l’Hôpital ».

Régulièrement dans l’année, l’équipe de la remise investi les lieux et propose aux patients d’explorer la création théâtrale.

Nous ne partons pas d’un texte pré-établi mais inventons ensemble ce qui se raconte à travers des petites constructions théâtrales. Notre théâtre est fait des propositions de ses acteurs, la fable se dessine petit à petit.

Le but étant d’approfondir le rapport de chacun avec sa propre créativité scénique, de faire émerger des univers poétiques, de favoriser la qualité de présence de chacun en valorisant les propositions, de chercher autour des actions physiques.

Château d’un jour

Impressions personnelles suite aux représentations théâtrales du 19 et 20 mai 2009 au château de Saint Alban sur Limagnole par les patients du Centre Hospitalier François Tosquelles

Dimanche – Répétitions
3 ans, presque jour pour jour, après ma première venue ici (une résidence de travail sur le solo qui sans le savoir à l’époque allait décider de mon avenir ici…).
Me voici assise au même endroit sur un banc, face au château, dos à l’hôpital. Il est désert, l’endroit. À part les oiseaux et quelques marcheurs. Je regarde les uns planer, les autres frapper à la porte du château. En vain, c’est moi aujourd’hui qui ai la clé. Les marcheurs frappent à nouveau, les oiseaux eux sont déjà dans la cour.

Non je ne leur ouvrirais pas. Aujourd’hui c’est dimanche, c’est notre jour, c’est notre château du jour. Ils râlent. Un si beau lieu, fermé, clos un dimanche. Tout l’hôpital aussi semble fermé, clos. Tout le monde est enfermé. D’habitude c’est l’inverse, les gens sortent le dimanche. Ici on ne sort pas. Le club est fermé. Les marcheurs râlent et s’en vont. Les rues de l’hôpital sont vides.

Je serre la clé du château dans mes mains pour garder son empreinte. Le cœur de Saint Alban pour toujours dans ma main.

L’espoir est-il mort ici ?

S’accrocher aux branches d’arbres, rêver qu’on est un oiseau.

Ici les solitudes s’entassent. Jusqu’au jour où l’on devient Roi, pour un jour ou deux.

J’installe le décor.

Lundi – Répétitions
Respect. Patience. Bruit. Pluie.

Tout le monde est parti.

La cour du château est déserte.

Il est 16h30. Nous avions commencé tôt ce matin. Les horaires sont les horaires.

De l’ordre dans l’esprit, de l’ordre dans ta vie pour que le chaos ne se propage pas, ne se propage plus. Il est déjà tant là.

Que cherche-t-on ?

Même le respect me semble soudain suspect.

Alors surtout ne s’en tenir à rien car rien ne tient.

Bon. Travaillons, inventons, répétons. Je suis là pour ça.

Ici plus qu’ailleurs le fou-rire côtoie les larmes.
Sur scène, M pleure on ne sait pas pourquoi. Un peu après C rit, on se demande comment. Ça donne envie de pleurer et de rire en même temps. C’est contagieux ces choses-là.

Et les marcheurs continuent de marcher, ils traversent l’hôpital sans regarder les murs, juste le sol, le chemin qui les mène.
Ils ont des cors aux pieds. Ici aussi on boîte à cause du corps qui trébuche, pas parce qu’on a trop marché, peut-être parce qu’on a trop vécu, sans savoir se préserver, sans qu’on ait su se faire préserver, sans protection d’aucune sorte.
On reçoit tout dans la tête, le ventre, les pieds. Alors après on boîte, on trébuche sans tomber, car tomber c’est déjà ça.

Répéter…

Je vous fais re-faire sans cesse, répéter,
que tout soit parfait.

Mais rien n’est parfait, on le sait ?
Alors quoi ?

Que tout soit du mieux qu’on peut, le mieux possible.

Vous donner le courage d’aller sur scène et d’y donner ce que bon vous semble.

Que ça existe, que ça vibre et fasse vibrer.

Pas plus compliqué, pas plus difficile.

Allez les cocos, allez.

De vos hésitations, on fait une matière à jouer.
De vos corps incertains, une certitude.

Des moments de répétitions resteront.
Comme celui de tout à l’heure : C qui rit aux éclats et re-fait son entrée, une fois, deux fois, trois fois. Aucun mot ne peut venir, de son regard il contamine tout le monde, le plateau n’est plus que rires…

Où en sommes-nous ?

Allez les gars, allez.

M porte la lettre imaginaire à sa joue.
Une lettre contre une joue, serrée à la briser en mille morceaux pour toutes les promesses qu’elle porte en elle. Serrer pour détruire. Respirer sans faiblir. Faire illusion.
Instant suspendu, irréel.

M es-tu bien avec nous ?

Et pourtant je le vois ce moment, il est bien réel. Et pourtant il est déjà passé et n’appartient plus à personne.

Le re-faire car tu le peux, car ton corps le sait désormais. Le re-faire devant un public pour que celui-ci éprouve la même joie que nous.

Saura-t-il le recevoir ? Juste le voir ?

Oui évidemment. Croyons encore et toujours au pouvoir du théâtre, à la force du jeu.

R m’énerve, ma patience s’érode patiemment.

R m’énerve malgré tout . Pourquoi ne fait-il pas ce que je dis ? Ce que j’exige même. « Tu t’arrêtes, là, dans cette position-là , comme tu l’as proposé la dernière fois et tu attends qu’elle te rejoigne. »

Mais non. Aspiré par d’autres endroits tu t’évades. Et pourtant je sais que tu l’as en toi, que tu le sais quelque part et tu t’en veux de l’oublier et tu te forces à l’oublier.
Tu fais partie d’un groupe. Le groupe attend. Tu le feras lorsque ça surgira. Quelque part je le sais, tu le crois.

J’attendrais. Nous attendrons.
Si tu ne dépasses pas les bornes. Si tu ne dépasses pas le temps.

Le temps est à nous. On a le temps, donc. Crions-le sur tous les toits.
Rassurons-nous sur tous les tons en regardant nos montres invisibles sur nos poignets de chair.

Ne pleure pas, M, A viendra bientôt danser avec toi, ta lettre posée contre ta joue.
Puis Z viendra essayer ses chapeaux d’un air coquin, puis hagard, puis coquin. Elle te fera sourire puis tu fermeras les yeux pour t’endormir 2 minutes.

Mardi – Présentation publique
Ce qu’on a vécu, on l’a vécu, sur scène ou ailleurs.
On a joué, on a gagné. On a joué, on a perdu.

Au salut, vous êtes fiers, vous êtes beaux, droits, en désordre mais droits, tendus vers le ciel.

Puis on mange des gâteaux. On écoute les spectateurs, leurs remarques.
Et soudain, je me demande à quoi ça sert.

À être soi, regardé autrement.
À dérouter le public.
À le mener en bateau car la mer est vaste.
À le prendre par la main pour l’emmener ailleurs, où il hésite à nous suivre.
À saisir cet autre part de nous-même qui est en lui et qui est autre et qui nous plaît.

On connaît notre rôle par cœur alors ne nous le prenez pas. Pas si vite.

Il battra encore dans la cour d’un château vide quand le spectacle sera terminé.

Et nous garderons l’empreinte des clés dans nos mains de chair.

Marion Coutarel – mai 2009